Mayotte
08/02/2010
Par Emmanuel TUSEVO-DIASAMVU
LITTERATURE. Nassur Attoumani, électron libre
Les éditions l’Harmattan viennent de publier, dans la collection « Théâtre des 5 continents », deux livres de l’écrivain mahorais Nassur Attoumani : Le turban et la capote, ainsi qu’Autopsie d’un macchabée.
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Interview de N. Attoumani
Interview de l'écrivain mahorais Nassur Attoumani à l'occasion de la publication de deux de ses pièces de théâtre.
Le dramaturge mahorais Nassur Attoumani © Emmanuel Tusevo-Diasamvu
Né le 5 mars 1954 à Moroni (Grande Comore) de parents mahorais, Nassur Attoumani est enseignant d’anglais et de français à Mayotte. Il a fait ses études d’anglais à Orléans en France et a vécu un an en Ecosse comme assistant de français à la Perth High School.
Passerelle
Il explique sa démarche littéraire par la préoccupation d’établir une passerelle entre la tradition orale d’une société dont il est issu et l’écriture, incontournable dans le monde actuel. Il n’oublie pas ses années « collège », une époque où il n’y avait pas de bibliothèque à Mayotte.
« J’ai choisi d’écrire d’abord pour le théâtre parce que quand on monte une scène, tous les spectateurs qui sont dans la salle lisent le texte en même temps, même s’ils n’ont pas le livre entre leurs mains… Pour moi, c’est une démarche d’ enseignant vers l’élève, pour l’encourager à la lecture ». Il ajoute que son envie d’écrire remonte à une époque où il faisait partie d’un groupe musical. A l’issue d’un concert, leur véhicule avait été accidenté et ils n’avaient pas été secourus comme il fallait.
« On nous a trimbalé d’un hôpital à un autre et les médecins ne voulaient pas s’occuper de nous. Malheureusement, un des musiciens est décédé. Là, je me suis dit qu’on ne pouvait pas passer cette tragédie sous silence et qu’il fallait en parler…C’était ça le début de mon écriture… Peut-être que si je n’avais pas eu cet accident, je n’aurais jamais écrit parce que je n’avais pas eu la chance de beaucoup lire dans ma jeunesse », explique-t-il.
Anticonformisme
On retrouve, à travers sa production littéraire, cet anticonformisme et cette envie de dénoncer et de clamer haut ce que « tous les bien-pensants » taisent.
L’écrivain comorien Mohamed Toihir, auteur, notamment, de La République des imberbes, qualifie Nassur Attoumani de « violeur des tabous », un qualificatif dans lequel Nassur Attoumani se reconnaît volontiers. « Ce que j’écris sur la société mahoraise, comme je la connais de l’intérieur, personne n’a jamais osé l’écrire car les gens se contentent d’utiliser la langue de bois », dit-il.
Les pièces de théâtre de Nassur Attoumani montrent nettement le chemin parcouru par l’île de Mayotte, chemin qui, selon la lecture que l’ on veut en donner, est « une marche vers le paradis ou vers l’ abîme », comme l’ a écrit Claude Allibert, professeur à l’Institut national des Langues et civilisations orientales à Paris dans la préface du livre Le turban et la capote.
© L’Harmattan
Autopsie d’un macchabée, comédie satirique, met le doigt dans les déchirements de Mayotte, actuellement engagée dans le processus de départementalisation pour 2011, en plein débat entre les coutumes locales et la loi française (le droit commun). Cette pièce raconte l’histoire d’un naufragé clandestin dont le cadavre échoue dans la mangrove sur les côtes mahoraises.
En bon musulman, le Mahorais veut l’enterrer tout de suite. Mais les lois ont changé à Mayotte. Le médecin légiste s’oppose à l’inhumation immédiate et veut amener le macchabée anonyme à la morgue pour l’autopsier.
« C’est une confrontation entre la tradition et le modernisme à travers la religion et à travers la science. Par exemple, le médecin légiste dit à chaque fois : scientifiquement…, c’est une formule récurrente dans cette pièce de théâtre », explique encore Nassur Attoumani.
Fatwa
Dans Le turban et la capote, autre comédie satirique, le dramaturge mahorais aborde le problème de la femme et de son émancipation, celui de la régulation des naissances, celui d’un des grands chantiers actuels du processus de départementalisation, à savoir la mise en place d’un état-civil fiable avec notamment la réforme des noms patronymiques. Des thèmes qu’on retrouve d’ ailleurs dans d’autres pièces comme La fille du polygame.
Sa dénonciation des tartufferies de certains religieux lui a valu une fatwa à une époque. « Mes livres ne m’ont pas apporté que des amis. Avec « Le turban et la capote », j’ai eu droit à une fatwa qui a duré six mois à Mayotte, tout le monde voulait ma peau et après toutes les prières de vendredi dans les mosquées, on récitait des incantations contre moi », raconte Nassur Attoumani.
Electron libre et poil à gratter, Nassur Attoumani se veut aussi gardien de la mémoire. Depuis plus de vingt ans, il est coiffé en permanence d’un casque colonial, une manière d’affirmer son identité. « Moi, je dis que le peuple juif est le peuple le plus extraordinaire que je connaisse parce que tout ce qui s’est passé il y plus de deux, trois, quatre mille ans, il continue à en parler en disant : on a été déporté, on a été gazé, on a été chassé… Alors pourquoi est-ce que le peuple noir aurait-il honte de son histoire coloniale ? »
« Je dis que nous avons été colonisés, nos grands-pères ont vécu l’esclavage et la colonisation, on n’a pas à avoir honte de ça. C’est ma façon d’affirmer une partie de mon identité », conclut Nassur Attoumani.
Même si les ouvrages de Nassur Attoumani ne figurent pas dans les programmes scolaires à Mayotte, la plupart de ses pièces de théâtre et romans sont étudiées en lecture suivie dans certains collèges de l’ île.


